Voici le récit de l'ami "Daniel" . les photos d'illustration vont suivre au plus tôt.
Beaucoup de lecture et d'émotions en perspective !
MA DIAGONALE « TI-LAMP TI-LAMP »
Nuit du dimanche 24 octobre au lundi 25 (5 H du mat’)
Ca y est, hier (dimanche) à 13 heures, fin de l’aventure au stade de la Redoute et un moment chargé d’émotion avec les copains et leurs accompagnateurs. Des larmes et de la sueur, beaucoup de sourires aussi, une bonne dose d’épuisement également.
UNE CERTITUDE : FINIR
C’est la perspective de ce moment là, très intense, qui a été mon principal moteur tout au long de ce périple. Combien de fois pendant ces 63 heures me suis-je vu en train de fouler cette cendrée ? je ne saurai le dire mais dès le départ et les premiers kilomètres effectués en compagnie de Christian, Alain et Lulu, il m’apparaît évident que « je dois en être », être de ceux qui vont arriver à Saint-Denis.
Cette certitude, bien présomptueuse à ce moment-là, ne m’a jamais quitté et a certainement été la clé de voûte de la réussite.
Pour arriver à mes fins (à la fin…), j’ai un plan simple vrillé dans mon cerveau, m’ ECONOMISER un maximum jusqu’à Cilaos (90èm kilomètre) afin de pouvoir boucler la deuxième partie que d’aucuns annoncent comme redoutable et plus encore pour ceux qui auront griller leurs cartouches prématurément.
Le fait qu’une bonne partie de l’exploit se jouera dans la tête n’est pas fait pour
me déplaire (les années passant, il faut bien compenser une motricité moins efficace…) et fort de ce simple souhait d’aller au bout, je ne me suis pas embarrassé de considérations chronométriques, un seul outil de « travail » très synthétique m’accompagne :
Le profil, fournit par Gérard, annoté par mes soins avec : altitude, kilométrage, hachures sur les parties les plus pentues (montées et …descentes) et une seule indication horaire : celle de la fermeture de chaque poste.
VOLCANIQUE
Après la cohue de la sortie du stade et avoir vu Christian et Alain s’éloigner, je me retrouve avec Lulu et nous courons de concert jusqu’au 16èm kilomètre où nous attend le 1er ravitaillement : 2 heures de course, c’est exactement le timing que nous avait indiqué Christian pour ne pas être pris dans les bouchons sur le sentier du volcan qui va suivre.
Ce n’est pas vraiment ce qui va se passer mais peu importe, l’attente permet de souffler un peu dans cette longue ascension qui nous fait tout de même passer du niveau de la mer à 2350 mètres d’altitude…
Et puis un premier cadeau vient récompenser ce premier effort : le volcan de la Fournaise en éruption. Tout le monde est estomaqué devant le spectacle, je filme et prends des photos pendant quelques minutes. Je repars un peu refroidi.
Je ne cours plus avec Lulu que j’ai perdu au ravitaillement où il avait pris quelques longueurs d’avance pour changer les piles défaillantes de sa frontale.
J’espère le revoir au ravito de Foc-Foc mais on est encore trop nombreux pour y voir clair. Je ne m’attarde pas et prend tranquillement le chemin du volcan en jetant souvent un œil à droite où la lave continue d’œuvrer.
Sur la plaine des sables, alors que le jour commence à pointer, le peloton s’égrène comme sur les photos vues et revues, alors pour changer, je …filme. Je m’arrête avant la montée de l’oratoire Sainte-Thérèse qui se dresse face à nous comme un écran sur lequel se déplacent des petites touches de couleur : les concurrents qui sont en train de monter.
C’est impressionnant mais ça n’a pas l’air trop long. Durant cette ascension je prends le temps de filmer à nouveau et contempler le paysage de la plaine des sables qui s’étend tout en bas, avec d’autres petites figurines qui s’animent et regardent au-dessus celles dont je fais désormais partie.
Tout en haut je prends une dernière photo de ce fabuleux spectacle de lever du jour et alors que je m’apprête à repartir, débouche devant moi Lulu dans sa petite foulée alerte. La journée débute bien et nous nous dirigeons ensemble vers Piton Textor où Axel et Fatiha nous ont donné rendez-vous pour nous encourager.
Ils sont effectivement fidèles au rendez-vous et c’est déjà un beau moment d’émotion. J’en profite également, et bien m’en a pris, pour faire changer les piles de ma frontale par Axel pendant qu’on se ravitaille. Une vingtaine de minutes plus tard et quelques photos souvenir engrangées, nous repartons direction « mare à boue » où nous sommes également attendus par Fetea.
La descente est paisible dans des paysages de verdure et d’enclos qui me font penser à mes chers Monts du Forez, quel changement par rapport au paysage lunaire qui a précédé !
Le soleil peine à transpercer la brume matinale, on ne s’en plaint pas.
A « mare à boue », nous allons arriver en terrain connu car nous y avons effectué 2 journée de reconnaissance, jusqu’à Cilaos, sous la houlette de Christian.
Avant le poste de ravitaillement, comme prévu Fétéa est là avec une amie qui filme. Elle nous apprend que Christian et Alain sont passés il y a 2 ou 3 heures, mais de notre côté nous sommes bien en peine de lui dire où sont les copains (et copine) qui suivent : ¼ d’heure ou une heure, nous n’en avons aucune idée…
Nous nous ravitaillons plus loin, au milieu d’un pré qui donne des allures de pique-nique.
…Jusqu’ici tout va bien, sauf qu’un léger crachin s’invite alors que nous partons vers une première descente technique qui nous avait impressionnés lors de la reconnaissance. La perspective de voir la pluie nous y accompagner ne m’enchante guère.
Le sol est effectivement assez humide mais praticable malgré les quelques 1500 coureurs qui l’ont déjà foulé.
LA FORET INFERNALE
Nous arrivons sans dégât au col de Bébourg où nous prenons la route direction Belouve, une route que nous allons devoir quitter rapidement alors que nous essuyons une grosse averse.
Commence alors la première vraie galère de ce Grand raid, galère tout d’abord d’ordre psychologique car à l’origine nous devions emprunter la route, soit environ 1 h 45 certes pas très exotique pour une course nature, mais en revanche la perspective d’être cool pendant un bon laps de temps, toujours bon à prendre avec déjà plus de 50 kilomètres à regarder à chaque mètre où on pose les pieds.
Eh bien non, rien du plan initial… bien au contraire nous allons serpenter à n’en plus finir dans cette forêt primaire qui nous rèvèle à chaque mètres tout ses charmes : ça monte, ça descend, ça glisse, ça bouchonne, et ça recommence indéfiniment…
Nous n’avons rapidement qu’une hâte : en sortir. C’est ce que nous allons finalement faire mais au bout de …combien de temps ? Deux heures, deux heures et demie, peut-être plus… Trop, ça c’est certain, d’autant qu’à un moment où on croit s’extraire de ce laminoir, on nous annonce le ravito à …une demi-heure, puis trente minutes plus tard on nous dit qu’il ne reste plus que …2 kilomètres (sauf que 2 kilomètres dans ce sentier pavé de mauvaises intentions, c’est encore… une demie-heure)
Je prends mon mal en patience en filmant et en me restaurant par mes propres moyens. Du coup Lulu a pris les devants après avoir grommelé « …je sais comment ça va finir cette histoire… ». Tout ça ne me laisse rien présager de bon à son encontre et au ravito qui arrive enfin, je le retrouve me disant qu’il abandonne, ses adducteurs le faisant trop souffrir. Il a l’air soulagé et je n’insiste pas, d’autant qu’il est au téléphone…Je repars direction Hell-bourg où il doit néammoins descendre lui aussi . Je le précède et effectue une bonne descente dans la foulée d’un couple qui manifestement connaît bien le terrain.
CAP SUR « LE CAP »
Arrivé au stade, il est environ 16 heures et le ciel est bas. J’essaie de bien me ravitailler car c’est désormais un (très) gros morceau qui m’attend pour couronner cette journée : la montée jusqu’au refuge du Piton des neiges (2500 m) en passant par le redoutable « Cap anglais ».Autrement dit ça va pas être une partie de plaisirs, d’autant qu’il faut rajouter à cela la descente sur Cilaos et ses fameux rondins sans doute glissants à l’heure où je vais y passer.
Je fais rapidement mes calculs : j’en ai encore pour 6 ou 7 heures avant de m’accorder une vraie halte à Cilaos. Je m’apprête à partir alors qu’arrive Lulu qui me donne quelques barres énergétiques dont il n’a désormais plus usage… Il est suivi de près par le groupe de 6 Pécistes restant ; quelques mots d’encouragement et à 16 H 30 pétantes je suis au pied de la terrible montée.
2 h 35 plus tard j’en ai terminé avec le Cap anglais, l’avantage de l’avoir fait en reconnaissance (merci Christian…) c’est que je n’ai pas été surpris d’avoir pratiqué un nouveau sport : la rando-course escalade.
Décrire ce qu’est le Cap anglais me semble bien vain et en dessous de la réalité : des rochers, des rochers, des rochers, on y met les pieds bien sûr, mais aussi les mains pour se hisser quelques mètres au dessus et tout ça pendant près de 2 heures. Je gère plutôt bien l’affaire en m’économisant un maximum, si tant est que cela soit possible. Mon obsession est de mettre le pied là où il y a le moins de centimètres de hauteur afin de préserver au maximum mon capital énergétique et musculaire. Les autres coureurs qui sont derrière moi doivent se contenter de cette lente progression mais personne ne moufte, bien content de pouvoir mettre encore un pied devant l’autre.
Alors que la nuit et l’humidité se sont posées sur cette nuée de bipèdes soufflant et ahanant, j’assiste à une chose sidérante : des concurrents, certains emmitouflés dans des couvertures de survie, redescendent sur Hell-bourg, prenant leurs jambes à leur coup de peur d’être dévorés par la montagne. ..
L’écoeurement et l’épuisement ont eu raison d’eux : 2 heures d’effort pour finalement battre en retraite !
Passé le Cap et m’être recouvert d’un coupe-vent, je crois pouvoir souffler sur la partie finale plus facile, il n’en est rien et la pente sur des roches instables me rappelle qu’on n’arrive pas à 2484 mètres d’altitude dans un claquement de doigts. C’est donc relativement harassé que j’apprécie la chaleur du gîte du Piton des neiges où un chaos calme règne : des dizaines de coureurs dorment sur toute surface permettant de s’allonger un minimum. Le Cap anglais a bien œuvré ; les abandons vont désormais se compter par dizaines, par centaines…
Il est près de 21 heures et Kilian Jornet, beaucoup plus au nord, est en passe de rallier le stade de la Redoute…
LE NEZ DANS LA PENTE …
Je quitte les dormeurs après environ 20 minutes d’arrêt salvateur mais dois vite rebrousser chemin car j’ai oublié le précieux bâton que Lulu m’a confectionné. Hors de question de continuer sans lui.
Je le retrouve tout de suite et m’élance dans la descente sur Cilaos bien requinqué et assez frais pour aborder sereinement cette nouvelle épreuve.
Je descends en courant (trottinant ?...) jusqu’à ce que ma cheville gauche vrille et que je me retrouve le nez dans la pente. Difficile d’arriver à Cilaos dans cette position… je reprends ma progression guère rassuré sur l’état de ma cheville qui m’a déjà occasionné quelques ennuis sur d’autres courses.
Du coup j’aborde la dernière partie plus prudemment mais ne peut m’empêcher de « flamber » sur les 3 derniers kilomètres de route séparant « le Bloc » de Cilaos.
Ravi de retrouver l’asphalte (…on ne se refait pas), je me mets à trottiner, puis ma foulée s’allonge, s’allonge, bien aidée par ce faux-plat descendant et je me mets à doubler un concurrent, puis deux, puis des paquets de douze rangés sur le trottoir et d’où s’échappe un « Il se croit sur un marathon, celui-là ! »
Aux abords du stade que je peine à trouver, j’ai plaisir à recevoir l’accolade de Catherine, Nathalie et Maryvonne, fidèles au poste et qui me prodiguent leurs encouragements.
J’entre finalement sur le stade sans savoir comment je vais gérer cette pause cruciale à ce moment de la course
MA DIAGONALE « TI-LAMP TI-LAMP » (2ème partie)
CILAOS : LE CLUB DES CINQ PREND FORME
Un rapide coup d’œil me permet de constater qu’il y a la queue pour se faire masser et que tous les lits de camp sont occupés. J’opte donc pour la restauration et là quelle déception ! des pâtes froides avec en option une sauce tomate du même acabit, le tout accompagné d’une petite part de poulet bien calcinée. Un yop et une orange viennent compléter la pitance, pas terrible après un effort de 24 H et l’ascension d’un demi-Everest. Je n’arrive pas à avaler pâtes et poulet et me contente d’engloutir le yop.
C’est donc le ventre léger que je pars à la recherche d’un kiné ou d’un lit. C’est celui-ci que je trouve en premier, avec en bonus une couverture que vient certainement de laisser un concurrent en partance. Il doit être un plus de minuit et je mets l’alarme du portable sur 1 H 15 car à table j’ai fixé un départ avec deux coureurs qui doivent lever le camp vers 1 H 45. Je me dis que j’aurai peut-être le temps de me faire masser avant.
L’alarme s’avèrera inutile car je n’arrive pas à me réchauffer et je me lève trois quarts d’heure plus tard. C’est alors que je croise Gérard qui recherche un lit (il va profiter de celui que je viens de quitter) et qui m’apprend qu’il compte repartir avec les autres vers 2 h 30.
Après avoir quelque peu tergiversé dans ma tête, je décide de repartir avec eux ; je n’ai aucun objectif chronométrique et la perspective de vivre entre copains le reste de l’aventure m’excite fortement.
Après avoir croisé Pascal, assis en tailleur au milieu de ses affaires épars, et qui me confie avoir vécu une journée de m…., je tombe sur un Didier errant dans le camp à la recherche de commissaires. Perfusé au gîte du piton des neiges, il a rallié Cilaos tard dans la nuit mais est rentré par …la sortie et ne s’est pas fait enregistré au contrôle.
Je décide de mettre à profit ce surcroît de temps de pause pour me faire masser. La kiné est plutôt surprise du bon état de souplesse de mes jambes et me fait un massage léger. J’en profite aussi pour me faire strapper la cheville dont je redoute les possibles faiblesses.
A l’heure dite, personne n’est vraiment prêt, je réveille Gérard qui m’apprend qu’en fait le groupe c’est lui et… Jacky. Il m’apprend en effet les abandons de Florence et François, ça me laisse sans voix d’autant que je n’en comprends pas trop les raisons. Je l’informe en revanche de la présence de Didier et Pascal. L’un, qui a résolu ses problèmes de contrôle, réapparaît rapidement dans les parages, et l’autre, qui s’octroie un petit sommeil (mais où ?), réagit promptement à l’appel de son prénom lancé à la cantonade :
« Pascal, on part. Tu viens ? »
Une tête se dresse au milieu des dormeurs :
« C’est bon ! J’arrive ! »
Je m’étais toujours dit que les choses sérieuses commençaient à Cilaos. Sur le coup de trois heures du matin, nous allons être cinq pour les affronter. Je suis serein et confiant pour la suite.
Le fait de retrouver Jacky, Didier et Gérard n’est pas une surprise pour moi, ils ont l’expérience de ce genre d’épreuves. Ce ne sont pas des monstres de vitesse mais l’endurance est leur point fort, ils sont donc dans leur élément. Quant à Pascal, je le sais diminué par des problèmes physiques qui ont perturbé la fin de sa préparation, mais je sais aussi que c’est un dur au mal et qu’une fois qu’il a pris le départ d’une course, il est difficile de l’arrêter. Il en donne encore la preuve alors que nous nous apprêtons à aller défier le redoutable col du Taïbit.
Nous commençons par descendre jusqu’à « Bras rouge » avant de remonter au pied du col où nous attend un ravitaillement. La véritable ascension prend forme alors que le jour s’est levé. Les oiseaux gazouillent, le temps est idéal, tout le monde a l’air bien, et on a l’impression d’une bande de paisibles randonneurs qui savourent l’instant présent. Les photos s’enchaînent entre les pauses, on discute avec d’autres concurrents, le temps passe vite et le Taïbit est avalé sans encombres avant de plonger dans le cirque de Mafate où le décor minéral nous saisit dès l’instant où nous franchissons le col. Quel choc !
Nous atteignons Marla vers 8 H 45 et décidons d’une pause prolongée après nous être restaurés. La fatigue et quelques malentendus de communication font qu’on repart vers 10 h 25 et qu’on n’a plus que 35 minutes d’avance sur la barrière horaire. Il y a de l’excitation dans l’air et nous haussons sensiblement le rythme en descendant jusqu’à Trois roches, puis en remontant la Brèche. Une discussion avec une concurrente du coin me permet d’y voir un peu plus clair : le plus rationnel serait de dormir en fin de journée à « Deux-bras » pour ne pas être scotché dans la montée de « Dos d’âne » qui suivra. L’estimation horaire semble cohérente et nous enlève de la pression quant aux limites horaires si on maintient le rythme qui est le nôtre jusqu’alors.
On s’accorde sur cette option et c’est plus sereinement qu’on aborde la descente sur l’ilet des orangers dans un cadre à couper le souffle (…qu’on a court).
On est revenu à plus de vert en ayant toujours ces parois vertigineuses autour de nous. Le soleil tape dur, la gorge s’assèche rapidement. Je pense au naturaliste Théodore Monod qui, à un âge avancé, se contentait de quelques dates et d’un peu d’eau lors de ses voyages dans le désert… Mon pas est régulier, je suis bien et profite pleinement de ces instants magiques
La longue descente est relativement facile et je continue, avec Pascal,de filmer et photographier.
Une courte montée vers l’intersection d’Aurère vient nous rappeler que la facilité n’a pas lieu d’être sur cette diagonale, d’autant que Didier a chuté et s’est un peu ouvert le genou.
Le groupe , d’un commun, accord, prend ses aises dans la descente sur « Deux bras » : Jacky et Gérard continuent à tracer pendant que Pascal et moi, tout occupés à jouer les touristes et à engranger les souvenirs, attendons Didier qui a eu la chance de trouver un des rares postes de la Croix-rouge.
L’approche de la base-vie de « Deux-bras » est plate et j’en profite pour faire tourner les jambes en courant avec un concurrent du semi-raid.
J’arrive vers 19 h 30, on a rattrapé beaucoup de temps sur la barrière d’entrée qui est là fixée à 21 H.
LES PIEDS DANS L’EAU
Seul petit hic, le groupe s’est disloqué et lorsque je rejoins la tente de restauration, je m’aperçois qu’aucun n’est là. Je reporte à plus tard les recherches car l’essentiel est de bien se restaurer et un bon plat de riz-lentilles-poulet me tend les bras.
J’apprécie tout en papotant avec une semi-raideuse, puis vais me faire masser. Il n’y a que cinq coureurs qui attendent, je prends place sur un banc. La température est agréable (nous sommes redescendus à 253 m), on passe le temps en discutant et je n’attend qu’une vingtaine de minutes avant de savourer la demi-heure de massage qui suit et toujours la même constatation : les jambes sont « nickel ».
Je me relaxe vraiment en ayant en tête deux choses : retrouver les copains et …me tremper les pieds dans l’eau.
C’est l’eau que je trouve en premier, elle stagne dans une bassine et a déjà dû beaucoup servir mais peu importe : c’est une belle soirée d’été et je suis benaize, assis sur un lit de camp, les pieds dans l’eau.
Je parcours à nouveau les SMS qui arrivent régulièrement et sont plus efficaces que n’importe quelle barre énergétique (énorme merci en passant à toutes celles et ceux qui ont suivi la course par procuration, se sont pris au jeu et surtout me l’ont fait savoir par leurs mots d’encouragement).
Je commence à faire le tri dans mon sac en mettant de côté ce dont je vais me délester : 2 paires de chaussettes, 1 sac poubelle, 1 K-way encombrant et 1 T-shirt qui n’a jamais servi arrêtent leur périple ici.
L’euphorie commence même à me gagner et je me dis que si je ne trouve pas le groupe, je repars de suite à l’assaut de « Dos d’âne » et entame une folle remontée en avalant des concurrents par dizaines…
Je trouve rapidement que l’idée est certes séduisante mais complètement imbécile et que je ferai mieux de me calmer en allant au lit…
Avant cette sage résolution, je fais un crochet par la consigne des sacs située près d’un poste de contrôle où je trouve un peu de lumière mais où j’apprends aussi que je devrai y valider mon départ informatiquement.
J’avais complètement zappé cet élément et me dis que j’ai frisé la correctionnelle et la …disqualification.
Je prends finalement la direction d’une tente pour dormir et le hasard fait encore bien les choses puisque je tombe sur le groupe en train de …se lever. Ils ont en effet opté pour un plan différent du mien et vont terminer par le repas. Ca me laisse vingt minutes de repos que j’aurai bien prolongé mais Gérard bat le rappel à l’heure dite et je me lève illico presto pour aller affronter le fameux « Dos d’âne ».
Je n’ai pas encore fait le plein d’eau et laisse les copains prendre les devants. Les gamins préposés aux camel-back font de la retape à pleine voix et s’éclatent à jouer aux marchands mais leur bonne volonté est inversement proportionnelle à leur efficacité. Je préfère m’en amuser et c’est bien 10 bonnes minutes plus tard que mes collègues que je passe au badgeage.
Je ne m’affole pas et marque même une pause pour filmer mon départ dans la nuit noire où scintillent quelques lumières, plus loin mais surtout…beaucoup plus haut.
Avant d’aborder la bosse, j’hésite quelque peu sur le franchissement d’un bras d’eau ; je suis encore froid, engourdi et peu sûr de mes appuis. Il ne manquerait plus que je m’affale dans le courant ! Je m’en sors finalement sans encombre mais j’ai l’impression d’y avoir passé beaucoup trop de temps.
Quelques minutes plus tard, nouvelle halte car je me suis trop vêtu et je commence à avoir chaud. Je me mets en manches courtes en ayant enfin le sentiment de commencer véritablement l’ascension.
Il fait sombre mais je devine le vide qui s’accentue à chaque mètre gagné. D’ailleurs un chien errant que je croise a bien failli en faire les frais et se rattrape in extremis en aboyant d’effroi…
Ma progression est lente mais régulière, les jambes répondent bien et le moral est au beau fixe malgré une pente de plus en plus raide et technique. Les filins de sécurité contre la roche sont les bienvenus et je me dis qu’en plein jour je n’en mènerai peut-être pas large, ayant relativement peu d’affinité avec le vide.
La traileuse rencontrée dans la journée avait raison, mieux vaut être frais pour aborder cette difficulté très exigeante.
Petit à petit je remonte des concurrents et d’inévitables bouchons se produisent sur les passages les plus délicats.
Aux environs des deux tiers du parcours, je retrouve mes acolytes assis sur le bas-côté. Pascal n’est pas au mieux et tous récupèrent avec lui, j’en fais autant.
Après avoir savouré du pain d’épices avec Catherine et Nathalie en haut du col, nous avons du mal à trouver le ravito de Piton du sucre d’où nous allons amorcer la descente sur la Possession et le bord de mer : ça commence à sentir bon l’arrivée… d’autant que se présente une route sur laquelle on est tenté de courir, puis un chemin bétonné avant de prendre à droite direction…l’enfer.
DESCENTE AUX ENFERS
C’est le seul souvenir véritablement pénible que je garderai de cette folle traversée : les rochers, le noir, la mauvaise visibilité qui fait qu’on a l’impression que le sol se dérobe sous nos pas, et surtout la pente abrupte et cette désagréable impression de se perdre dans un puits sans fond.
On ne fait guère les fiers et on s’accroche à tout ce qui passe à portée de main, roches, troncs et branches font l’affaire en espérant que ces prises soient fiables, sinon…
Le stress est palpable, quelques mètres en contrebas on entend Jacky vocifèrer avec ses jurons préférés qui nous arrachent quelques remarques et rires nerveux.
De temps à autre, une remontée tout aussi ardue nous accorde quelque répit avant qu’on replonge de plus belle…
Par intermittence, les lumières de la ville semblent nous narguer et sont un véritable leurre. Il nous faudra quelques heures pour venir à bout de ce qui étaient en fait deux ravines successives nous amenant tout de même 800 mètres plus bas.
A aucun moment, certainement par manque de lucidité, je n’ai intégré le fait qu’on devait s’avaler un tel dénivelé et ce qui au départ était perçu à tord comme une coulée douce vers l’océan s’est avérée être un véritable parcours du combattant.
C’est là, au beau milieu de la tourmente que je reçois un coup de fil de Marie-Noelle (qui malheureusement n’a pu m’accompagner sur l’île), elle me dit que je viens de l’appeler et n’entendant sur la ligne que ma respiration et des bruits de pas, elle vient affolée aux nouvelles… Sans doute ai-je dû appuyer par inadvertance sur une touche du portable ? toujours est-il que je la rassure mais déjà les autres s’éloignent.
Incroyable ce coup de fil au moment le plus critique de ce Grand Raid !
Alors que le terrain devient enfin plus praticable, le sommeil commence à me tomber dessus. Ce qui au début n’est que douce léthargie commence à se muer en véritable somnolence tant et si bien que Gérard, constatant mes écarts de plus en plus marqués (le vide n’est jamais très loin…) m’invite à me poser quelques minutes. Je m’assieds sur une roche et éteins machinalement ma frontale comme on éteindrait une lampe de chevet. Lorsqu’on me fait remarquer que je serai aussi bien allongé, je ne me fais pas prier et m’octroie cinq minutes d’un repos réparateur : je ferme enfin les yeux en toute quiétude et ne perçois plus qu’un écran noir constellé de petits points blancs qui font la sarabande.
En repartant, je suis stupéfait de constater que de courtes minutes ont suffi à me remettre en selle, mais le répit ne sera pas très long et les dix dernières minutes avant la Possession me semblent interminables. Cette fois la marche et le sommeil font la paire, heureusement la partie finale est large et peu dangereuse. Une seule envie me taraude : m’arrêter, là, tout de suite, et m’endormir dans la seconde qui suit. Je me fais vraiment violence pour résister à la tentation, sachant qu’un lit de camp au ravitaillement tout proche sera plus indiqué.
Là, je m’étends enfin et enroulé dans une couverture, je savoure les vingt minutes gracieusement offerts par les copains.
Je ne me fais pas prier au moment de reprendre la route car je sais qu’on touche presque au but. Je me remémore les discussions d’avant course où Christian disait notamment qu’il ne fallait pas craquer à ce dernier gros ravito de la Possession. Ca me paraissait surprenant qu’on puisse arrêter si près de l’arrivée. Intérieurement je souris : abandonner, certainement pas, mais fermer les yeux, ne serait-ce que vingt minutes, oui, cent fois oui.
Cette halte m’a fait un bien fou et nous longeons le front de mer, Jacky et Didier ont l’air pressé d’en finir, se faisant peur une dernière fois avec les barrières horaires, et Pascal requinqué n’est pas en reste.
Gérard et moi restons fidèles à notre rythme de croisière et c’est ensemble que nous abordons la dernière grosse difficulté : le chemin des anglais.
LE DEBUT DE LA FIN
Ca commence comme une agréable voie romaine et ça se finit comme un véritable champ de mines, les pierres deviennent disjointes, inégales et bougent sous les pi
eds meurtris. Ce n’est plus du tout carrossable et quelquefois ça se permet même de descendre un tantinet, histoire de tester vos appuis émoussés.
On s’en sort finalement sans bobos mais en se disant que jusqu’à la fin rien ne nous aura été épargné. Du coup, c’est en discutant qu’on apprécie sur le haut les quelques kilomètres monotones de route qui font un peu tache après tous les endroits sauvages et surprenants que l’on a traversé pendant près de … trois jours.
P…, bientôt trois jours et plus de 160 kms où chaque mètre requiert un maximum d’attention, de précision et d’abnégation devant les pourcentages proposés ! je n’en reviens pas.
Au sommet étrangement surnommé « Colorado », Fétéa et Hélène sont là pour nous filmer. Je déleste le stand de ravitaillement d’une bonne partie des toasts confiturés (seule touche d’originalité des multiples ravitaillements. Il était temps !...) et nous plongeons sur Saint-Denis que nous voyons plus bas, si près, si loin…
Encore plus d’une heure de descente technique et piégeuse à souhait, avant de commencer à savourer notre victoire (appelons la comme ça) sous le pont où, comme prévu, nous revêtons le T-shirt de l’organisation obligatoire pour l’arrivée.
On commence à recevoir des félicitations, François est venu à notre rencontre et me serre dans ses bras, l’émotion me gagne et je sens que mes compagnons ont eux aussi une bien étrange voix…
Puis c’est la marche (en courant s’il vous plaît…) triomphale vers le stade où nous prenons le temps, main dans la main, de savourer ce moment unique sur les cents derniers mètres de cendrée.
Les gens présents applaudissent, encouragent encore et toujours…
L’arche de la ligne d’arrivée, ça y est on peut s’arrêter définitivement.
C’est fini, on l’a fait !
Accolades, larmes qu’on peut laisser couler (…on ne va quand même pas les retenir !), notre propre joie qu’on retrouve dans le regard des autres. Des instants magiques, inoubliables.
On y a mis le temps, « ti-lamp-ti-lamp », mais ça valait le coup, rien que ça, ces quelques secondes véritable concentré émotionnel de tout ce qu’on vient d’éprouver pendant ces heures d’effort, mais aussi de tout ce qui a précédé : la préparation, les doutes et heureusement les certitudes qu’on s’est forgées pendant ces mois.
Tout cela trouve son accomplissement ce dimanche d’octobre sur ce bout de ligne droite du stade de la Redoute.
Cette ligne droite étonnamment plate et dénuée de toute difficulté…
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